Culture et paysage, au coeur d’un projet de société

Culture et paysage, au cœur d’un projet de société; de la nécessité de conduire des recherches et des laboratoires de création pour la mise en valeur des milieux de vie.

L’organisme a été fondé en 2005 par Anne Ardouin, artiste, alors au début de sa recherche doctorale. Elle détient un baccalauréat en arts visuels et un certificat en études cinématographiques (Laval) ainsi qu’une maîtrise en arts visuels (Master of Fine Arts – Studio Arts / Open Media, Concordia). Elle a obtenu son doctorat sous la direction de Gérald Domon et Philippe Poullaouec-Gonidec, Chaire en paysage et environnement, Faculté de l’aménagement, Université de Montréal.

Sa thèse de doctorat  Paysages d’adolescents du Québec, saisons en regards filmiques documente ce qui de la nature ou des indices de traces sociales composent les images vidéographiques tournées en automne et en hiver, et ce faisant, contribue à l’exploration des valeurs que les adolescents accordent au territoire. Les conclusions de cette recherche révèlent d’une part, la présence d’une oscillation entre des éléments de la nature et de la communauté dans les images filmiques et que la maison serait le vecteur principal de l’ancrage au territoire; elle est le théâtre où se développent, à petites échelles, les sensibilités paysagères des adolescents. La méthodologie qui a été développée pour arriver à ces résultats reposait sur des projets dans des écoles secondaires de la Montérégie et du Bas-Saint-Laurent dans le cadre desquels des adolescents ont filmé leur milieu puis évalué et décrit leurs images. Les analyses effectuées à l’aide d’observations récurrentes et thématiques successives ont permis de cibler plusieurs dimensions de l’interface paysagère entre l’adolescent et le territoire.

Renseignements sur son travail au doctorat : http://www.paysage.umontreal.ca/fr/biographie/anne-ardouin http://www.paysage.umontreal.ca/fr/biographie/anne-ardouin

Site personnel: http://anneardouin.ca/

Extrait de la thèse (prologue):

Culture et paysage, au coeur d’un projet de société

Quartier de l’enfance

Le coin de rue illustré à la figure 1 correspond au quartier de mon enfance, situé en banlieue de la ville de Québec, dans Charlesbourg. J’y ai habité jusqu’au moment de migrer, pour poursuivre des études universitaires. Mes plus beaux souvenirs sont ceux d’une vie à la campagne; champs parsemés de vaches et de blé d’inde; plusieurs petits boisés où se cacher et rêver en été.

Figure 1 Un coin de rue à Charlesbourg

coin_charlesbourg_02

Source : Image tirée du logiciel en ligne Google Earth, 2013

J’y ai été témoin de la construction d’écoles primaire et secondaire. Puis de nouvelles rues sont apparues, bordées de maisons; elles empiétaient progressivement sur les champs et les boisés si appréciés. On a construit un centre d’achat tout près. Depuis le terrain du devant de la maison familiale, la vue était belle sur la ville de Québec, au-delà de la vallée de la rivière Saint-Charles. On pouvait apercevoir le Château Frontenac et les cheminées de la papetière Anglo Pulp.

Les jours de grands orages ou de tempêtes de neige rendaient la vie magique. Le bonheur subsistait dans les explorations de ce milieu et de ses milles aspects transformés par le passage des saisons.

Territoires d’adolescents entre la forêt atikamekw et la Montérégie

Bien plus tard, devenue jeune adulte et ayant quitté mon milieu d’origine qu’était Charlesbourg et alors que je travaillais au projet Awacak, un documentaire sur les adolescents de la communauté atikamekw d’Opitciwan, j’ai eu l’occasion de mener plusieurs dizaines d’entretiens avec ces jeunes autochtones (entre 1995 et 1997). Leur appartenance au territoire semblait être définie de façon implicite dans leur discours. Cependant, j’avais l’impression d’une impuissance ou d’un paradoxe identitaire; comme si l’attraction aux formes ancestrales de liens au territoire était importante, et ce, tout en observant que probablement ils ne pouvaient plus vivre ainsi, à la manière de leurs ancêtres. Par la suite, à partir de 1999 jusqu’à aujourd’hui, j’ai dirigé une série de projets d’éducation cinématographique dans des écoles secondaires de la Montérégie. Véritables laboratoires de création mettant en valeur les idées, les imaginaires des jeunes, ces projets m’ont permis de côtoyer des adolescents dès lors qu’ils ont à exprimer leurs opinions sur leur milieu de vie et ce, à travers des processus de création filmique. Chez ceux de la Montérégie, contrairement aux Atikamekw, la notion de territoire s’il en est, semblait être extrinsèque à leur discours, créant ainsi une impression de perte d’ancrage territorial, voire de neutralité identitaire. Des questions fondamentales demeuraient sur ce que pouvait être plus précisément la formation de ces ancrages au territoire, au cadre de vie. Il y avait potentiellement des différences selon l’endroit d’où nous venons, d’où nous socialisons et construisons notre identité.

Adolescence : métaphore instrumentale d’une position méthodologique

L’adolescence est une phase de la vie cristallisant des archétypes, des modèles de pensée, des valeurs plus ou moins définies, des ambiguïtés, mais, surtout elle contient un potentiel d’invention; elle est ainsi un modèle de choix pour l’approfondissement des imaginaires sociaux liés aux paysages, aux territoires. Ainsi lorsque j’ai amorcé ce doctorat, le concept d’adolescence était saisi comme une métaphore pour le développement de nouveaux outils d’analyse dans le domaine de l’aménagement du territoire. L’adolescence est à la fois définie comme un état de croissance humaine et une posture métaphorique. Investiguée par une recherche telle que celle qui est présentée ici, l’adolescence aide à circonscrire les valeurs acquises et les sensibilités en devenir. Cela permet de tracer une coupe dans la ligne du temps en rendant ainsi la cohorte d’enquêtés perméables à la détection du mouvement des influences produites par le milieu de vie tant dans ses aspects sociaux que naturels.

Culture et paysage, au cœur d’un projet de société

Diplômée en arts visuels, en études cinématographiques, je travaille depuis plusieurs années à la création d’outils de réflexion et de collaboration en utilisant les arts visuels comme le cinéma et la vidéo pour faire émerger les liens entre la nature, la société et le paysage. Je me suis toujours intéressée aux récits et aux imaginaires des êtres humains face à l’espace de vie tant à travers des projets culturels pour des écoles, par exemple que via des projets de création en arts visuels ou de réalisation documentaire.[1] La poursuite du doctorat à la Faculté de l’aménagement a été pour moi, une occasion de réfléchir au rôle de la culture comme outil de transformation des territoires et comme instrument du projet de paysage s’intégrant à un projet de société. Accepté maintenant comme un patrimoine à la fois tangible et immatériel, le paysage a des fonctions plurielles et contributoires aux sociétés et à leurs us et coutumes. L’enjeu à les définir est d’autant plus pertinent que son appréciation même ne serait pas sans lien avec les effets secondaires de la multiplication des réseaux d’accès aux images à grande échelle par le web, par exemple.[2] Ainsi, comment ce «patrimoine» peut-il être idéalisé, rêvé, et défini dans le contexte de notre société nord-américaine, par de jeunes adolescents en plein processus de construction identitaire? Le paysage est un filtre entre l’individu et la façon dont celui-ci qualifie le territoire.

Le paysage est donc ce lien intime qui influence les imaginaires, qui infléchit les usages des ressources sociales et naturelles présentes dans l’espace réel, qui invite à la lecture et à l’invention du monde.

Anne Ardouin


[2] Car d’images révélant la réalité à proximité quotidienne comme aux antipodes de la Terre, notre époque contemporaine en est inondée par d’innombrables supports et modalités temporelles. Par exemple, quand nous utilisons le logiciel interactif «Google Earth» nous naviguons en une fraction de seconde sur la planète. Source : Google Earth – Des informations géographiques sur le monde entier à portée de main. https://www.google.com/earth/ (consulté en septembre 2014). À souligner que ce sont près de 95% des jeunes canadiens de 14 à 24 ans qui utilisent Internet (entre les années 2000 et 2007); les taux pour les autres groupes d’âges de 25 à 64 ans varient entre 55% et 85% (Dewing 2012). En ce qui concerne l’utilisation des médias sociaux en ligne, au Québec, on compte 85% des adultes qui en font un usage quotidien, pour la tranche d’âges des 18 à 24 ans, la proportion est de 100% (CEFRIO 2014). Au moment où cette recherche a commencé, en 2005, l’un de ces médias sociaux, le réseau Facebook n’était pas en ligne. Fondé en février 2004, Facebook fut accessible au grand public en septembre 2006. En septembre 2013, 727 millions d’utilisateurs y étaient actifs à chaque jour, à travers le monde. Source: https://newsroom.fb.com/Timeline – (consulté en décembre 2013).