Culture et paysage, au coeur d’un projet de société

Culture et paysage, au cœur d’un projet de société; de la nécessité de conduire des recherches et des laboratoires de création pour la mise en valeur des milieux de vie.

Quartier de l’enfance

Le coin de rue illustré à la figure 1 correspond au quartier de mon enfance, situé en banlieue de la ville de Québec, dans Charlesbourg. J’y ai habité jusqu’au moment de migrer, pour poursuivre des études universitaires. Mes plus beaux souvenirs sont ceux d’une vie à la campagne; champs parsemés de vaches et de blé d’inde; plusieurs petits boisés où se cacher et rêver en été.

Figure 1 Un coin de rue à Charlesbourg

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Source : Image tirée du logiciel en ligne Google Earth, 2013

J’y ai été témoin de la construction d’écoles primaire et secondaire. Puis de nouvelles rues sont apparues, bordées de maisons; elles empiétaient progressivement sur les champs et les boisés si appréciés. On a construit un centre d’achat tout près. Depuis le terrain du devant de la maison familiale, la vue était belle sur la ville de Québec, au-delà de la vallée de la rivière Saint-Charles. On pouvait apercevoir le Château Frontenac et les cheminées de la papetière Anglo Pulp.

Les jours de grands orages ou de tempêtes de neige rendaient la vie magique. Le bonheur subsistait dans les explorations de ce milieu et de ses milles aspects transformés par le passage des saisons.

Territoires d’adolescents entre la forêt atikamekw et la Montérégie

Bien plus tard, devenue jeune adulte et ayant quitté mon milieu d’origine qu’était Charlesbourg et alors que je travaillais au projet Awacak, un documentaire sur les adolescents de la communauté atikamekw d’Opitciwan, j’ai eu l’occasion de mener plusieurs dizaines d’entretiens avec ces jeunes autochtones (entre 1995 et 1997). Leur appartenance au territoire semblait être définie de façon implicite dans leur discours. Cependant, j’avais l’impression d’une impuissance ou d’un paradoxe identitaire; comme si l’attraction aux formes ancestrales de liens au territoire était importante, et ce, tout en observant que probablement ils ne pouvaient plus vivre ainsi, à la manière de leurs ancêtres. Par la suite, à partir de 1999 jusqu’à aujourd’hui, j’ai dirigé une série de projets d’éducation cinématographique dans des écoles secondaires de la Montérégie. Véritables laboratoires de création mettant en valeur les idées, les imaginaires des jeunes, ces projets m’ont permis de côtoyer des adolescents dès lors qu’ils ont à exprimer leurs opinions sur leur milieu de vie et ce, à travers des processus de création filmique. Chez ceux de la Montérégie, contrairement aux Atikamekw, la notion de territoire s’il en est, semblait être extrinsèque à leur discours, créant ainsi une impression de perte d’ancrage territorial, voire de neutralité identitaire. Des questions fondamentales demeuraient sur ce que pouvait être plus précisément la formation de ces ancrages au territoire, au cadre de vie. Il y avait potentiellement des différences selon l’endroit d’où nous venons, d’où nous socialisons et construisons notre identité.

Adolescence : métaphore instrumentale d’une position méthodologique

L’adolescence est une phase de la vie cristallisant des archétypes, des modèles de pensée, des valeurs plus ou moins définies, des ambiguïtés, mais, surtout elle contient un potentiel d’invention; elle est ainsi un modèle de choix pour l’approfondissement des imaginaires sociaux liés aux paysages, aux territoires. Ainsi lorsque j’ai amorcé ce doctorat, le concept d’adolescence était saisi comme une métaphore pour le développement de nouveaux outils d’analyse dans le domaine de l’aménagement du territoire. L’adolescence est à la fois définie comme un état de croissance humaine et une posture métaphorique. Investiguée par une recherche telle que celle qui est présentée ici, l’adolescence aide à circonscrire les valeurs acquises et les sensibilités en devenir. Cela permet de tracer une coupe dans la ligne du temps en rendant ainsi la cohorte d’enquêtés perméables à la détection du mouvement des influences produites par le milieu de vie tant dans ses aspects sociaux que naturels.

Culture et paysage, au cœur d’un projet de société

Diplômée en arts visuels, en études cinématographiques, je travaille depuis plusieurs années à la création d’outils de réflexion et de collaboration en utilisant les arts visuels comme le cinéma et la vidéo pour faire émerger les liens entre la nature, la société et le paysage. Je me suis toujours intéressée aux récits et aux imaginaires des êtres humains face à l’espace de vie tant à travers des projets culturels pour des écoles, par exemple que via des projets de création en arts visuels ou de réalisation documentaire. La poursuite du doctorat à la Faculté de l’aménagement a été pour moi, une occasion de réfléchir au rôle de la culture comme outil de transformation des territoires et comme instrument du projet de paysage s’intégrant à un projet de société. Accepté maintenant comme un patrimoine à la fois tangible et immatériel, le paysage a des fonctions plurielles et contributoires aux sociétés et à leurs us et coutumes. L’enjeu à les définir est d’autant plus pertinent que son appréciation même ne serait pas sans lien avec les effets secondaires de la multiplication des réseaux d’accès aux images à grande échelle par le web, par exemple.Ainsi, comment ce «patrimoine» peut-il être idéalisé, rêvé, et défini dans le contexte de notre société nord-américaine, par de jeunes adolescents en plein processus de construction identitaire? Le paysage est un filtre entre l’individu et la façon dont celui-ci qualifie le territoire.

Le paysage est donc ce lien intime qui influence les imaginaires, qui infléchit les usages des ressources sociales et naturelles présentes dans l’espace réel, qui invite à la lecture et à l’invention du monde.

Anne Ardouin

Note: Ce texte est le prologue de la thèse de Anne Ardoun «Paysages d’adolescents québécois, saisons en regards filmiques»

Renseignements sur son travail au doctorat : http://www.paysage.umontreal.ca/fr/biographie/anne-ardouin http://www.paysage.umontreal.ca/fr/biographie/anne-ardouin